Qu'est-ce
qu'une erreur judiciaire?
Erreurs judiciaires
Comment définissez-vous une erreur judiciaire ?
C'est la condamnation d'une personne innocente, l'acquittement
d'une personne coupable, et les non-lieux en classement sans
suite qui sont très courants, et qui ne blanchissent jamais les
personnes accusées. Le bénéfice du doute est fondamental, s'il
ne reste qu'une chance sur mille pour que la personne soit
innocente, il faut se battre jusqu'au bout.
Je passe beaucoup de temps avec mes clients et je finis toujours
par savoir s'ils sont coupables ou non. S'ils sont innocents je
me bats bec et ongles et s'ils sont coupables je fais le maximum
pour plaider au mieux leur dossier. Du coup, je me suis déjà
retrouvée dans la délicate situation de créer une erreur
judiciaire, malgré moi puisque j'ai parfois eu des acquittements
alors que la personne était coupable. Je voulais faire baisser
la peine de 20 à 10 ans, alors j'ai plaidé innocent en pensant
que ça ne marcherait pas jusqu'au bout, mais suffisamment pour
obtenir la peine que je voulais. C'est une technique assez
courante. Malheureusement l'accusé a été acquitté. C'était
un exploit professionnel mais sur la plan moral cela m'a posé
quelques problèmes. En sortant de cette affaire, j'étais
inquiète.
Qu'est-ce qui est à l'origine des erreurs judiciaires ?
D'abord l'évidence : la justice est faite par les hommes et
l'erreur est humaine.
Ensuite, le fait qu'en cour d'assises, les faits ne suffisent
plus à démontrer l'innocence de quelqu'un, car on se base
majoritairement sur les impressions. A titre d'exemple, je suis
l'avocate de Bruno Joushaume, condamné à perpétuité pour le
meurtre de sa compagne, de 30 ans plus âgée que lui. Dans son
dossier il n'y a rien, aucune preuve tangible, mais pour les
jurés et l' opinion publique cet homme plus jeune est forcément
coupable pour des histoires d'héritage. Cet homme est en prison
et au bord du suicide sur des simples impressions psychologiques.
Et puis, le manque de moyens du ministère de la justice est
fondamental. Nous avons la justice la moins bien dotée d'Europe,
les magistrats sont mal rémunérés, on manque de greffiers,
personne n'a le temps ni l'énergie de travailler correctement.
Il y a aussi le fait que lors de longues instructions, les
magistrats sont mutés ailleurs et les petits nouveaux qui
reprennent les affaires veulent faire de leur mieux, donc
instruisent forcément à charge. Ce qui a été le cas dans
l'affaire Omar Raddad ou Patrick Dils.
Et puis, une mauvaise plaidoirie de l'avocat peut tout faire
planter.
Enfin, l'influence du président de la cour d'assises sur les
jurés populaire est considérable. En effet, les jurés qui ne
connaissent pas le fonctionnement de la Justice préfèrent se
retrancher derrière l'opinion d'un professionnel. Du coup, si le
président est persuadé à tort de la culpabilité d'un accusé,
il a énormément de poids dans les délibérés. Je ne suis pas
contre l'idée d'un jury populaire, parce que je pense notamment
qu'un jury professionnel aurait du mal à désavouer ses
confrères, mais par contre, je suis pour la présence d'un tiers
lors des délibérés qui puisse juger de l'influence du
magistrat et le réprimander. Cela pourrait être par exemple un
avocat ou un juge à la retraite.
Peut-on dresser un portrait type de la victime d'erreur
judiciaire ?
Oui. Si l'accusé à un casier judiciaire, s'il a une " sale
tête ", s'il est vulgaire ou agressif, s'il se tait pendant
le procès sans dire toutes les 5 minutes qu'il est innocent,
s'il a un avocat qui manque de présence et de pouvoir de
conviction, il a toutes les chances d'avoir du mal à s'en
sortir.
Avant le procès, je donne des conseils à mon client. Je lui dis
d'abord de me faire confiance, d'en dire le moins possible sur le
dossier, pour ne pas aller à l'encontre de ma plaidoirie, de
bien s'habiller, de crier son innocence.
Quelles techniques employez-vous pour défendre un accusé ?
D'abord, il faut préparer un excellent dossier pour être sure
qu'on ne puisse pas y trouver de failles, ce qui implique qu'il
faille insister sur les faits avec précision.
Ensuite, il faut jouer sur le côté humain. Quand je plaide
j'essaie de regarder au maximum les jurés, chacun droit dans les
yeux et j'essaie de leur faire comprendre le poids de leur
décision. Je leur dis : " le poids d'une erreur judiciaire
serait lourde à porter pour l'accusé mais aussi pour vous, et
pour toute votre vie ". Il faut les prendre au cur et
jouer sur la corde sensible, d'où l'importance de ne pas se
tromper sur le choix des 9 jurés. Seul l'avocat de la défense
ou le procureur ont le droit de récuser des jurés. La défense
peut en récuser 5 et le procureur 4. A titre d'exemple, il est
évident que si je plaide un viol je vais récuser en priorité
les jeunes femmes. A ce propos, il m'est arrivé une anecdote
amusante : lors d'un procès un des jurés s'est trouvé être le
pédiatre de mon fils. Quand il est entré dans la salle nous
nous sommes souris et le procureur l'a vu. Il a donc demander à
le récuser.
Après coup, je me suis dit que je l'aurais sûrement récusé
moi-même, même si la tentation était grande de le garder, car
la partie civile aurait pu demander un pourvoi en cassation pour
manque de partialité du jury.
Les procès sont aujourd'hui très médiatisés, redoutez-vous
l'influence des médias ?
C'est vrai que les jurés eux-mêmes sont soumis à cette
influence de façon très forte et qu'il vaut mieux que les
journaux dépeignent positivement les clients que je peux
défendre. En ce qui me concerne, et dans des erreurs judiciaires
que je défends, j'utilise beaucoup les médias. Je fais des
conférences de presse pour essayer d'attirer l'attention des
juges sur ces victimes emprisonnées. La preuve : j'ai réussi
dernièrement à faire suspendre l'exécution d'une peine de 3
ans ferme en alertant la presse.
Il s'agit de Sophie Rainer, mère de famille, qui a mis le feu à
un club hippique, provoquant la mort de plusieurs chevaux.
Pourriez-vous expliquer les grands rouages de la justice aux
néophytes que nous sommes ?
Il faut d'abord distinguer le civil, qui concerne tout ce qui ne
touche pas directement à l'atteinte de l'humain (divorces, biens
immobiliers), du pénal où les délits (vols, atteinte à la
pudeur) sont jugés en correctionnel et où les crimes (hold-up,
viol, meurtre) jugés en assises. La cour d'assises a la
spécificité d'avoir un jury populaire de 9 personnes
désignées au hasard sur les listes électorales qui doivent
obligatoirement se présenter aux procès et qui votent, à la
majorité de 8 voix, la culpabilité ou la non culpabilité de
l'accusé. Jusqu'à présent, on ne pouvait pas faire appel aux
assises mais depuis la loi du 15 juin 2000, on peut faire rejuger
un procès dans une autre cour d'assises et avec de nouveaux
jurés, cette fois-ci au nombre de 12.
Evidemment pour les procès antérieurs à cette nouvelle loi de
révision, on a possibilité de saisir la cour Européenne des
droits de l'Homme qui peut immédiatement sanctionner l'Etat
français et entraîner une révision immédiate du procès si
elle estime qu'il y a eu une violation des droits de l'Homme.
Cette loi est un grand pas pour éviter les erreurs judiciaires.
Seul hic : le dossier d'instruction reste le même, ce qui
signifie qui n'y a pas de nouvelle enquête du juge
d'instruction. C'est pour cela que dans ce cas je pense qu'il
faut avoir recours aux détectives privés. Théoriquement, ces
enquêtes ne sont pas considérées comme des preuves mais
uniquement comme des commencements de preuves. Mais, dans la
pratique, à chaque fois que j'ai utilisé un détective privé
cela m'a servi plus que l'inverse. Je travaille à
l'anglo-saxonne. Je rêverais d'exercer aux Etats-Unis où les
avocats mènent l'enquête sur le terrain.
Même si au final l'accusé innocent est, dans la plupart des
cas, acquitté, il a quand même fait de la détention provisoire
dans l'attente de son procès. N'est-ce pas là un véritable
problème ?
Si, et la nouvelle loi dont j'ai déjà parlé vise à réduire
l'incarcération d'un éventuel innocent : dorénavant la
détention provisoire doit être réellement motivée. Elle ne
peut dépasser 4 mois définitif en correctionnel et 1 an pouvant
être prolongé de 6 mois pour les assises, sous réserve d'une
nouvelle motivation.
Et puis, on peut demander réparation auprès des commissions
nationales d'indemnisation.
Chaque cour d'appel de France à une CNI. Il suffit que l'avocat
rédige un dossier dans lequel il évalue les dommages qu'a subi
son client et le remboursement que lui doit l'Etat pour ses
années d'emprisonnement. Les CNI remboursent aujourd'hui
systématiquement la personne concernée. La loi dit que c'est
une obligation alors qu'avant ce n'était qu'une faculté. Le
Problème reste le montant des indemnités, cela peut varier de
30 000 F à 1 million de francs.